
Europe sans corps (L')
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Il n’est point de communauté politique sans sentiment commun
d’appartenance. De plus en plus affranchie des corps nationaux qui lui
ont donné naissance, l’Union européenne reste dépourvue de ce sentiment
d’appartenance qui lui donnerait un corps et une âme. Cette construction
d’abord juridique et économique révèle toutes ses ambiguïtés, au fur et
à mesure que se dissipe et s’éloigne l’aura bienfaitrice historique qui
avait entouré sa création. Certains évoquent un « kratos
sans demos », ou pour le dire autrement, un « déficit structurel »
de démocratie selon la formule de la Cour constitutionnelle de
Karlsruhe. De leur côté, les démocraties nationales, elles-mêmes rongées
de l’intérieur, ne pourront plus longtemps couvrir du manteau de leur
propre légitimité des actes et des politiques décidés largement hors
d’elles.
L’analyse ne peut donc plus longtemps, sans
s’aveugler elle-même, faire l’économie d’une mise en perspective avec
les métamorphoses rapides, silencieuses et radicales du pouvoir et du
droit depuis une trentaine d’années, sous l’effet de la globalisation et
du passage du gouvernement à la gouvernance. Le Politique y a cédé la
place à la Technique, et la souveraineté nationale et populaire à la
culture hors sol de l'individu de masse. L’Europe, elle, n’aurait-elle
été qu’un intermède, un marchepied, un rêve transitoire ?
Dans
ce nouveau régime qui la dépasse, le pouvoir n’a pas simplement changé
d’échelle, il a changé de forme, de mains et peut-être de buts. La
perversion de nombreuses catégories juridiques par les discours
officiels et les slogans stériles du « bien-penser » nécessite de
revenir aux sources et aux principes qui sous-tendent la théorie de
l’État et celle de la démocratie. Il est tout aussi indispensable de
mesurer, sans crainte de bousculer les tabous, l’étendue de la
neutralisation du pouvoir souverain, d’analyser le phénomène de la
sortie du Politique pour le Normatif, de comprendre ce qui sépare la
démocratie vivante d’une citoyenneté sans corps et redéfinie par un
juge, ou la démocratie des droits subjectifs plutôt que celle des
peuples, de mesurer ce qui distingue la représentation démocratique du
lobbying, de réfléchir sur l’impassibilité du politique devant le juge
supranational, d’observer l’ampleur des transferts de compétence,
explicites et implicites, dès lors que souveraineté et démocratie ne
sont pas simplement puissance, elles exigent d’abord une substance. Une
indispensable réflexion doit aujourd’hui être menée sur l’état de nos
démocraties européennes et la suite à donner à l’Europe comme projet de
civilisation, avant que les discours convenus n’étouffent définitivement
un idéal européen auquel ils auraient au fond renoncé.
NB : Les prix indiqués sont sujets à changements sans préavis.

